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                    <text>Le Palais de l’Elysée par Pierre Audiat
[Le 9 juin 1940] Les terrasses des cafés, aux Champs-Elysées et sur les boulevards, étaient toujours
bariolées d’uniformes et de consommations aux couleurs diverses ; on criait les journaux aux heures
rituelles, on n’accordait aux nouvelles qu’ils proclamaient qu’une foi modérée, selon l’usage ; si les
discussions allaient leur train, ce train était sans fièvre. Nulle trace encore de ces attroupements spontanés
qui sont un signe certains de l’effervescence populaire. Les ministres étaient à leur poste, le président de la
République couchait à l’Elysée. « Si Paris était vraiment en danger, le gouvernement serait déjà parti. (…)
Ce fut seulement le lendemain 10 juin que l’angoisse saisit Paris à la gorge. Comme si elle avait été
diffusée sur toutes les ondes de la radio, vers midi la nouvelle fatale était connue : les échelons des ministères
qui demeuraient encore à Paris devaient rallier les échelons déjà repliés, le gouvernement tout entier et le
président de la République allaient quitter la capitale, les journaux cesseraient de paraître ; dans les
administrations publiques et dans les hôpitaux, les ordres et les contrordres touchant l’évacuation du
personnel et des malades commençaient à se succéder. Le vaisseau était donc en perdition, puisque ceux qui
incarnaient l’Etat, et qui disposaient des canots de sauvetage, commençaient à l’abandonner.
(Audiat, 1946, pp8-9)
Sans discrimination, les édifices officiels furent affectés à des usages imprévus. Au Palais de
l’Elysée, on entassa des prisonniers civils ; il est vrai qu’ils n’y restèrent guère plus de huit jours, et que
l’hôtel de la Présidence de la République, une fois évacué, ne fut plus jamais réoccupé. Un garde municipal,
sans armes, veilla quelques mois à la porte principale, puis il ne demeura plus que le concierge et les agents
du service intérieur, préposés à l’entretien.
(Audiat, 1946, p.25)	

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                    <text>Le V de la victoire couvrant les murs de Paris et flottant au sommet de la Tour Eiffel par Pierre
Audiat.
[1941-1942] Aux multiples graffiti : croix de Lorraine, « Vive de Gaulle ! », qui narguaient les
occupants et désolaient les concierges chargés, chaque matin, d’effacer les inscriptions de la nuit,
s’ajoutèrent d’innombrables V dont la B.B.C. venait de faire un signe de ralliement et d’espérance. En
quelques jours cette initiale des mots « Victoire » et « Victory » couvrit les murs et toutes les palissades de
Paris, avec une abondance qui eût découragé les Danaïdes. En outre, les premières mesures de la symphonie
de Beethoven où s’exprime le thème : « Le destin frappe à la porte », étaient chantonnées par une foule
d’amateurs dont la culture musicale n’avait pas dépassé jusqu’alors La Java des faubourgs ou La Valse de tout le
monde. La radio britannique – encore elle ! – avait lancé ce motif musical comme un mot d’ordre, Paris le
reprenait en chœur. Seuls quelques musiciens consommés connaissaient la relation qui existe entre ce thème
musical et les signes de la lettre V dans l’alphabet morse ; ils tentaient, avec un faible succès, d’expliquer
cette correspondance aux profanes.
(…)
[L’occupant] crut très habile de confisquer à son profit la lettre V et le thème beethovenien. Ainsi,
on ne saurait plus quelle « victoire » ils célébraient. La seule difficulté était que le mot « victoire », en
allemand, ne commence pas par V, mais le latin venait au secours du vainqueur avec « victoria ». Ce fut
donc « victoria » que feignirent de lire partout les Allemands de Paris, Ils baptisèrent de ce nom le grand
établissement du boulevard de la Madeleine qu’ils avaient réquisitionné pour en faire un foyer réservé aux
Allemands. Riposte facile, les Parisiens feignirent de s’étonner que cet élégant restaurant fût mis sous le
patronage d’une reine d’Angleterre. Les « victoriens » germaniques allèrent même plus loin, ou, pour
mieux dire, plus haut : au sommet de la tour Eiffel ils hissèrent un immense drapeau portant un V
gigantesque. Réplique aisée : les Parisiens répandirent, avec un sourire pincé, le bruit que des gaullistes
avaient réussi à escalader clandestinement la tour Eiffel et à la coiffer de leur emblème.
(Audiat, 1946, pp.128-129)

	

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                    <text>Les Champs-Elysées et l’Arc de Triomphe par Pierre Audiat.
Extrait 1 – Juin 1940
Les actes pompeux par lesquels l’Allemagne victorieuse mit le sceau nazi sur Paris échappèrent à
l’immense majorité de ses habitants. La Wehrmacht fourmillait dans nos rues, mais elle n’avait pas encore
opéré son entrée solennelle. Celle-ci eut lieu par un matin ensoleillé. De très bonne heure, des unités de
toutes armes, où prédominait l’infanterie, descendirent les Champs-Elysées, musique en tête, les tambours et
les fifres mêlant leurs roulements sourds et leurs notes aigrelettes. Les officiers étaient à cheval, suivis de
leurs troupes à pied. Le défilé eut lieu dans le silence le plus absolu, car les larges terre-pleins qui bordent
l’avenue étaient rigoureusement déserts. La curiosité et la badauderie qui pousseront plus tard quelques-uns
de nos concitoyens à assister aux cérémonies et aux festivités allemandes ne se sont pas encore éveillées.
D’ailleurs les autorités, soit par prudence, soit parce qu’elles jugeaient qu’il s’agissait d’une solennité
purement militaire, n’avaient fait connaître ni le jour ni le lieu de cette orgueilleuse parade.
(Audiat, 1946, p.23)
[Le but cherché était atteint] aussi avec la cérémonie de la relève de la garde, qui pendant quatre
ans eut lieu tous les jours, à midi, aux Champs-Elysées. Concentrée au rond point des Champs-Elysées, la
garde montante, musique en tête, se dirigeait vers la place de l’Etoile, et sa marche, au mécanisme et à la
cadence d’une précision inhumaine, avait, disaient certains témoins, « quelque chose de terrifiant ». Les
témoins, d’ailleurs, étaient rares et presque toujours occasionnels. La garde montante arrivait à la place de
l’Etoile, préalablement dégagée de tout élément indigène et ceinturée d’un service d’ordre où les Allemands
dominaient ; elle était passée en revue, puis se disloquait, chaque groupe allant relever l’un des postes
stationnés devant les palaces où se pavanaient les grands états-majors. Ce qui se passait à l’intérieur de ces
sanctuaires nazis, nul Parisien ne le sut d’abord ; ce fut seulement bribe par bribe qu’il reconstitua
l’existence des satrapes germaniques.
(Audiat,1946, pp.26-27)
Extrait 2 – 1943
[Paris aimait] que les avions amis lui apportassent des signes d’amitié : les tracts de la R.A.F., avec
leur cocarde tricolore, qui ne contenaient guère que des nouvelles déjà connues par la radio, mais qui leur
faisaient sentir une présence ; ou bien le drapeau aux trois couleurs, qu’un jour de mai 1943 un aviateur
laissa tomber au-dessus de l’Arc de Triomphe et qui atterrit mollement sur un immeuble de l’avenue de la
Grande-Armée, où des policiers s’en emparèrent.
(Audiat, 1946, p.250)

	

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                    <text>Radio-Paris et la propagande par Pierre Audiat.
Extrait 1
Ce ne fut guère avant l’automne 1940 que Radio-Paris eut organisé, dans une forme qui devait
subir peu de modifications, son système à intoxiquer les esprits. Sans doute des émissions en français,
dirigées par les autorités allemandes, avaient succédé rapidement aux derniers balbutiements de Bordeaux ;
le mois de juillet n’était pas entamé que les Parisiens pouvaient capter les bulletins d’information que lisait
un speaker dont il était bien impossible de savoir s’il était allemand ou français mais la plupart des émissions,
destinées aux soldats allemands, étaient faites en leur langue ; elles s’interrompaient d’ailleurs tôt dans la
soirée.
Ce fut La Rose des Vents qui instaura des campagnes radiophoniques dont l’origine était soi-disant
française, mais dont l’inspiration et surtout le contrôle étaient, on le devine, entièrement allemands. Les
bureaux de Radio-Paris, installés dans l’immeuble du Poste Parisien, sis aux Champs-Elysées, n’avaient à
leur tête que des représentants de la Propagandastaffel, mais comme pour la presse, les occupants
s’employaient à attirer, sans avoir l’air de les solliciter, les « bonnes volontés ». Rapidement le bruit se
répandit que les rémunérations ou les cachets offerts par Radio-Paris avaient quelque chose de princier et
contrastaient avantageusement avec les tarifs autrefois en vigueur ; en effet, ils étaient d’abord évalués en
marks, puis changés en francs, ce qui, au taux de vingt francs le mark, formait des sommes assez coquettes.
On apprit, plus tard, qu’une aubaine s’ajoutait à cette bonne affaire : les sommes versées par les Allemands
aux Français n’étaient pas déclarées au fisc. Les offres de services ne manquèrent point ; des inventeurs de
rubriques ou d’émissions, des artistes dramatiques ou lyriques, des musiciens firent antichambre dans les
bureaux de Radio-Paris. Ses dirigeants allemands se montraient accueillants et leur choix n’était pas guidé
par des principes sensiblement différents de ceux qui guidaient les dirigeant de la radio française :
appréciation du talent réel et cote d’amour. La cote d’amour, cette fois, ne s’appliquait pas exclusivement
aux artistes féminins, les occupants montrant dans leurs goûts l’éclectisme que l’on sait.
Radio-Paris s’employa à donner à ses auditeurs l’impression – là encore comme pour la presse –
que rien, ou presque, n’était changé dans leurs habitudes radiophoniques. Ils retrouvaient la voix d’artistes
connus, plusieurs des orchestres naguère en vogue ; les programmes étaient discrètement truffés de musique
allemande, soit légère, soit sérieuse, et sa qualité était telle que les amateurs ne pouvaient s’en plaindre. Si
strict que fût son contrôle, Radio-Paris commit quelques gaffes. L’une des plus amusantes fut l’émission
d’un disque enregistré par une chanteuse réaliste. Les auditeurs à l’écoute furent ébahis d’entendre parmi
l’énumération des choses et des gens que cette fille des faubourgs n’aimait pas :
J’ai Hitler dans l’blair
La chanson fut coupée net et le responsable, sans doute, sévèrement tancé. Toutefois, trait caractéristique de
la manière nazie, non seulement les productions de cette chanteuse ne furent pas mises à l’index, mais ellemême devint, pendant l’occupation, l’une des artistes les plus assidues au micro de Radio-Paris. Les
occupants ne détestaient nullement que leurs employés eussent à se faire pardonner peu ou beaucoup.
Les Allemands s’effaçaient généralement derrière le micro, toutefois ils crurent habile de donner aux
auditeurs de Radio-Paris un aperçu direct de ce qu’ils pensaient, en ayant soin de ne jamais heurter de front
l’opinion française. Ils confièrent cette tâche délicate au docteur Friedrich, chargé de « commenter » la
situation et de faire entendre raison aux mauvaises têtes et aux boudeurs. Parlant impeccablement le
français, connaissant fort bien notre psychologie, se référant à la logique et au bon sens, insinuant et parfois
spirituel, le docteur Friedrich, dont la véritable personnalité demeure mystérieuse, fut, de loin, le meilleur
agent allemand de la propagande. Durant les premiers mois de l’occupation, alors que la Parisiens,
assommés sous le coup qui les avait abattus, ne sentaient pas encore peser trop lourdement sur eux la main
de la puissance colonisatrice, la voix du Dr Friedrich les poussait à se résigner sans rancœur, à s’habituer le
plus promptement possible à un régime qui s’instaurait nécessairement pour une très longue période. Même
ceux qui voyaient pour qui et pour quoi le docteur Friedrich travaillait devaient reconnaître que c’était de
l’ouvrage bien fait.
(Audiat, 1946, pp.48-51)

�Extrait 2
Les événements dramatiques de novembre 1942, Paris les vécut avec intensité ; l’émotion atteignit
ses points culminants le 11 novembre, lorsque les Allemands, franchissant la ligne de démarcation,
occupèrent la zone sud, et, le 27 novembre, quand fut connu le sabordage, à Toulon, de la flotte française.
Le 11 novembre, on guetta aussitôt que la nouvelle invasion fut connue, les réactions de la radio de Vichy.
Pendant les premières heures de la matinée, elle se borna à donner des informations, mais, vers 10 heures du
matin, le speaker annonça une communication officielle. On entendit ces mots : « Le gouvernement français
élève une protestation… », puis l’émission fut coupée, tout au moins sa transmission, par le poste de la
région parisienne ; il ne fut plus jamais question sur les antennes vichyssoises de cette velléité de résistance et
personne ne sut exactement contre qui et contre quoi le gouvernement de Vichy avait eu l’intention de
protester.
(Audiat, 1946, p. 197)

	

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                    <text>La société Continental-Films et le cinéma par Pierre Audiat.
[…] après avoir soigneusement échenillé les noms figurants sur les génériques, acquis des
participations dans les sociétés distributrices et dans les circuits de salles, les Allemands laissèrent reparaître
d’anciens films français qui vinrent alterner dans les programmes avec les films allemands. Les Parisiens
furent heureux de revoir leurs vedettes préférées, même dans des bandes un peu éraillées. Au printemps, on
leur annonça qu’on était en train de tourner de nouvelles productions avec des metteurs en scène et des
artistes purement français. Par contre, on n’insistait pas sur les firmes qui les produisaient. Seuls quelques
journalistes, zélés jusqu’à la maladresse, soulignaient que l’activité du cinéma dans la zone occupé n’avait pu
reprendre que grâce au concours de l’Alliance cinématographique européenne.
(Audiat, 1946, pp118-119)
Seuls les profanes pouvaient s’y tromper : tous les gens de métier savaient que les films tournés en
zone occupée étaient contrôlés et exploités par les Allemands. Le grand maître du cinéma en France
s’appelait Grevin. Représentant pour notre pays de la Corporation du film de Berlin, directeur général de la
Continental-Films, la plus grande firme germanique de cinéma, Herr Grevin exerçait sa toute-puissance :
c’est avec son assentiment que les metteurs en scène recevaient la carte professionnelle, timbrée de l’aigle
allemand, qui leur permettait de tourner ; c’est sur son avis qu’étaient établis les programmes de
production, c’est par son entremise qu’étaient conclus les accords mixtes concernant la fabrication ou la
distribution des films. Il fallait la maladresse, peut-être voulue, de la critique, pour que les spectateurs
parisiens eussent conscience du caractère hybride de la bande qui passait sur l’écran. A propos de L’Assassinat
du père Noël, l’un d’eux écrivit : « Heureux exemple de collaboration cinématographique franco-allemande.
Ce film, de la Tobis, a en effet été réalisé uniquement par des Français. »
Rien, au reste, ne marquait une intention de propagande, Ni dans Premier rendez-vous, dont la
vedette était Danielle Darrieux, ni dans La Symphonie fantastique, film consacré à Berlioz où Harry Baux tenait
l’un des rôles principaux, ni dans La Duchesse de Langeais où Balzac était « dialogué » par Jean Giraudoux, ni
dans une vingtaine d’autres productions n’apparaissait l’ombre de la croix gammée, et lorsqu’on lut, en mai
1942, que le programme de notre production cinématographique avait été arrêté et que, pour 1942-1943,
soixante-douze grands films avaient été autorisés, on ignora par qui et à quel prix cette autorisation avait été
donnée. « A quel prix » surtout : l’occupant avait des intérêts dans toutes les salles, accordant à ses protégés,
en particulier à quelques vedettes féminines bien en cour, le droit d’acheter des cinémas dont les légitimes
propriétaires avaient été évincés pour des raisons raciales ou autres.
Le public apprit donc, avec quelque surprise, au moins de mars 1942, que le troisième Reich et le
docteur Goebbels s’étaient mis en frais pour recevoir à Berlin une dizaine de nos étoiles de cinéma. La
réception fut très brillante : visite des studios, banquets, promenades, champagne, toasts, congratulations.
Des reportages photographiques illustrés montrèrent abondamment les joies de l’hospitalité nazie aux
Parisiens qui subissaient alors une recrudescence de brimades et de massacres d’otages. D’ailleurs, cette peu
honorable partie de plaisir tourna mal pour quelques-uns des voyageurs ; ceux-ci eurent en effet
l’imprudence de parler librement, à leur retour, de ce qu’ils avaient vu, et de porter sur le troisième Reich
des jugements que l’espionnage nazi ne manqua point de recueillir ; la disgrâce, et pis encore, succédèrent
alors aux attentions et aux faveurs.
Cette invitation dangereuse faisait suite à celle que les services du docteur Goebbels avaient
adressée, l’automne précédent, à une dizaine de peintres et de sculpteurs parisiens, parmi les plus
renommés.
(Audiat, 1946, pp.178-179)

	

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                    <text>Le Pilori par Pierre Audiat
Un hebdomadaire, Le Pilori, créé en juillet [1940], s’était donné pour objectif principal de
dénoncer, avec une violence ordurière, les Juifs et les francs-maçons ; il préparait les voies à la persécution
hitlérienne, En de longues colonnes, il énumérait nommément ceux des Israélites qui avaient quelque
notoriété à Paris. Par exemple, dans son numéro du 16 août, il dressait la liste de tous les médecins juifs des
hôpitaux, classés par établissements hospitaliers ; elle comprenait soixante noms, mais son auteur ne s’était
pas assuré préalablement de l’exactitude de ses informations. Aussi s’attira-t-il les protestations de plusieurs
médecins qui, effectivement, purent prouver leur qualité d’aryens, puisqu’ils ne furent point inquiétés par la
suite.
(Audiat, 1946, p.79)

	

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                    <text>La Propaganda-Staffel par Pierre Audiat.
La Propaganda-Staffel – mot à mot : échelon de la Propagande – dépend en principe de
l’administration militaire en France ; en fait, elle a aussi des liaisons directes avec Berlin et le docteur
Goebbels qui se vante de pouvoir diriger, assis dans un fauteuil, l’opinion de l’Europe germanisée. La
Propaganda-Staffel est installée à l’Hôtel Le Majestic, près de l’Etoile, et essaime dans plusieurs hôtels
proches de celui-ci. A sa tête, on trouve l’Arbeits-Führer Schulz, un « assimilé » qui porte sur son uniforme
un brassard rouge à croix gammée. C’est un homme de cinquante-cinq ans environ, que la faveur de
Goebbels a poussé à cette place, bien qu’une carrière de médiocre journaliste ne l’y destinât point. Il est
difficilement accessible, affecte une froideur qui ne dissimule pas ses prétentions. Il parle français, quand il y
consent, ce qui est rare. Il dira un jour à l’un de ses visiteurs, comme s’il lui faisait une grâce inouïe :
« Monsieur, pour votre complaisance, je vous autorise à écrire en français. » Au-dessous de lui, le docteur
Reiprich, qui a le grade de colonel, et Wintermeyer, l’un et l’autre cultivés, intelligents, courtois,
connaissant tous les détours et toutes les finesses de notre langue. Cet état-major contrôle les domaines de la
presse, de l’édition, de la radio, des arts, de la musique pour toute la zone occupée ; mais son action, par la
force des choses, s’exerce essentiellement à Paris.
(Audiat, 1946, pp.34-35)
L’affiche servit tout de suite d’auxiliaire à la propagande que véhiculait la presse. A peine les
premiers Parisiens eurent-ils regagné la capitale que des images placardées sur les murs, leur apprirent tout
ce que l’armée allemande avait fait pour leur rendre l’exode moins pénible. Des soldats de la Wehrmacht,
tenant gentiment dans leurs bras des enfants français, des infirmières distribuant les vivres de l’intendance
allemande à des réfugiés souriants, témoignaient d’une sollicitude dont les rescapés des bombardements sur
les ponts de Gien, de Sully-sur-Loire, d’Orléans et d’ailleurs ne s’étaient pas encore doutés.
(Audiat, 1946, pp.47-48)
Vainement [l’occupant] multiplie à la radio ses émissions pro-européennes, faisant tourner à plus
vive allure sa rose des vents ou entamant la campagne des grands Européens dans laquelle il prétend que les
plus célèbres Français du XIXème siècle, depuis Hugo jusqu’à Clemenceau, ont été partisans d’une Europe
unie, d’où l’Angleterre serait exclue, et où l’Allemagne et la France se partageraient la primauté, les
Parisiens murmurent la ritournelle que vient de lancer la radio française de Londres avec un succès
surprenant : « Radio-Paris ment… Radio-Paris ment… Radio-Paris est allemand. »
Vainement il recouvre les murs d’immenses affiches en couleurs dont les auteurs se dissimulent
sous un anonymat qui n’est pas seulement l’effet d’une modestie justifiée. Chacune d’entre elles est
retournée, en un instant, contre ses inspirateurs. Le vautour, cravaté de l’étoile de David, qui fouille de son
bec et de ses serres une France étendue à terre dans un linceul tricolore ressemble – les Parisiens l’ont
aussitôt remarqué – si extraordinairement à un aigle qu’on se demande si le dessinateur ne l’a pas fait
exprès. Pour souligner cette ressemblance, des correcteurs obscurs transforment l’étoile de David en croix
gammée.
(Audiat, 1946, pp.104-105)
« Le public apprit donc, avec quelque surprise, au mois de mars 1942, que le troisième Reich et le docteur
Goebbels s’étaient mis en frais pour recevoir à Berlin une dizaine de nos étoiles de cinéma. La réception fut
très brillante : visite des studios, banquets, promenades, champagne, toasts, congratulations. Des reportages
photographiques illustrés montrèrent abondamment les joies de l’hospitalité nazie aux Parisiens qui
subissaient alors une recrudescence de brimades et de massacres d’otages. D’ailleurs, cette peu honorable
partie de plaisir tourna mal pour quelques-uns des voyageurs : ceux-ci eurent en effet l’imprudence de
parler librement, à leur retour, de ce qu’ils avaient vu, et de porter sur le troisième Reich des jugements que

�l’espionnage nazi ne manqua point de recueillir ; la disgrâce, et pis encore, succédèrent alors aux attentions
et aux faveurs.
Cette invitation dangereuse faisait suite à celle que les services du docteur Goebbels avaient adressée
l’automne précédent, à une dizaine de peintres et de sculpteurs parisiens, parmi les plus renommés. Deux
d’entre eux eurent le courage de la décliner ; les autres, estimant sans doute que, l’art n’ayant pas de patrie,
on était toujours chez soi quand on était chez des artistes, firent le voyage d’outre-Rhin. On les accueillit
avec des égards un peu tapageurs, et la note à payer ne leur fut présentée qu’à leur retour sous la forme,
sournoise, d’interviewes qui leur étaient réclamées par des journalistes. Ils comprirent alors quel piège
capitonné leur avait été tendu, mais il était un peu tard ; il fallait exprimer une satisfaction et un
enthousiasme de circonstance, le silence, qu’observèrent cependant deux des invités, étant fort mal vu en
haut lieu. » pp.179-180

	

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                    <text>Les expositions « La France européenne » au Grand-Palais par Pierre Audiat.
Pour tonifier une atmosphère dont la réaction la moins défavorable était l’inertie, les autorités
allemandes décidèrent de créer, au cœur de Paris, un foyer de la collaboration permanent et accessible au
grand public. Sans doute des cercles, au sens précis du mot, étaient-ils déjà formés ou en voie de formation :
celui du groupe « Collaboration », le cercle Aryen, les centres du parti Doriot et du parti Déat, le R.N.P.
(rassemblement national populaire), qui s’était officiellement constitué pendant l’hiver, offraient aux
adhérents et aux adeptes des avantages matériels qui n’étaient pas à dédaigner, ne fût-ce que des locaux bien
chauffés et des restaurants bien ravitaillés, mais la foule était tenue à l’écart de ces clubs privilégiés. Il fallait
l’attirer et la tenter. Ainsi naquit, dans l’immense hall du Grand-Palais « La France européenne », dont les
expositions se succédèrent sans interruption pendant trois ans. Le projet conçu par Brinon et Abetz à la fin
de 1940 ne fut réalisé qu’en mai 1941 ; l’inauguration de « La France européenne », qui eut lieu à la fin du
mois, vit le plus grand rassemblement d’uniformes à parements rouges qu’on eût connu jusque-là ; les
« personnalités françaises », en civil, apparurent en cette mer aussi rares que les survivants d’un naufrage,
puis le public fut admis à visiter les stands de toute sorte qui l’initiaient à l’activité industrielle, artisanale,
agricole de la France et de l’Europe. L’un des « clous » consistait dans la reconstitution d’une vraie ferme,
avec de vraies vaches, de vrais porcs et de vraies poules. Pour les Parisiens amaigris, quelle aubaine de
pouvoir contempler ces victuailles vivantes ! Parce qu’une telle attraction s’apparentait au supplice de
Tantale, les organisateurs estimèrent qu’il serait bon de calmer les appétits qu’ils excitaient. Aussi créèrentils quelque temps après, dans l’enceinte du Grand-Palais, un « restaurant de la France européenne » où l’on
mangeait dans se soucier beaucoup des règlements et des restrictions. Il eut des clients, mais bien moins
qu’on aurait pu le croire. Chacun sentait que s’asseoir à une de ses tables était déjà un abandon ; au surplus,
la propagande collaborationniste s’exerçait là plus ou moins ouvertement ; tout dîneur pouvait être
considéré par ces messieurs comme un sympathisant, son nom était susceptible de figurer sur des listes
obscures après avoir été inscrit sur le registre de l’hôtelier. Bref, les Parisiens, en général, se méfièrent et
imposèrent silence à leur ventre. Attitude méritoire, quoique négative.
(Audiat, 1946, pp.119-120)
Au Grand-Palais une deuxième exposition de la « France européenne », sous le titre La vie nouvelle,
déroula ses maquette, ses panneaux et ses attractions devant un public clairsemé ; en avril 1942, une
conférence du chef de la Légion française antibolchevique : De la Bérésina à la Moskowa, constitua l’une de ces
attractions. Il n’en coûtait que cinq francs pour le tout.
(Audiat, 1946, pp.173-174)

	

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                    <text>Les sentinelles devant les palaces réquisitionnés tels le Crillon et le Majestic par Pierre Audiat
Pour le service de Paris, les sentinelles étaient choisies avec un soin visible. Devant les centres les
plus importants – l’hôtel Crillon, le Ministère de la Marine, l’hôtel Majestic, l’hôtel Meurice, par exemple –
elles prenaient une faction particulière qu’on pourrait nommer « faction de parade ». La sentinelle
demeurait immobile, les jambes légèrement écartées, les pieds posés sur des plateaux de bois, dans une
attitude vraiment sculpturale qui donnait l’impression d’une puissance équilibrée, Il ne serait venu à
personne l’idée d’adresser la parole à ces statues, patinées de vert-de-gris. Le but cherché était atteint.
(Audiat, 1946, p.26)

	

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                    <text>Les grands restaurants par Pierre Audiat.
[1940] Et tous, depuis l’aide de camp de Goering jusqu’au plus jeune lieutenant d’état-major,
s’empressent d’imiter leurs maîtres, d’étaler devant ce qu’ils croient « l’élite des Parisiens » leurs élégants
uniformes et leurs manières de grands seigneurs. Après le dîner, ils prolongent la soirée dans les boîtes de
nuit qui ne sont ouvertes que pour eux et leurs protégés, puisque nul Parisien n’est hors de son domicile
après minuit sans ausweiss. Ils boivent beaucoup, et comme le champagne, sans cesse réclamé, se fait plus
cher, ils inspirent un arrêté du Préfet de Police, en février 1941, qui fixe trois catégories d’établissements de
nuits et le prix maximum de la bouteille de champagne par catégorie, soit, respectivement, 200, 150 et 125
francs. Et l’on peut compter sur eux, ainsi que sur la craintive docilité des gérants, pour que ces tarifs soient
respectés.
(Audiat, 1946, pp.110)
L’afflux des moyens de paiement entraîne, comme il est fatal, une élévation des tarifs sur les
denrées alimentaires et en particulier sur les additions que présentent les restaurateurs aux clients dont le
portefeuille est rembourré. Le prix moyen d’un bon repas, convenablement arrosé, monte à 300-400 francs.
Par un geste de bienveillance pour les riches affamés, les autorités allemandes et françaises décident
d’ailleurs de mettre en dehors de toute réglementation six établissements de grand luxe parmi lesquels
Maxim’s, La Tour d’Argent, Lapérouse, Drouant et Carton. Là, plus de limitation au nombre des plats
servis et à la composition des menus ; il suffit de payer une taxe de 10 p. 100 sur l’addition, dont le produit
va au Secours national, pour avoir le droit de faire ouvertement ripaille. Ce privilège, quel qu’en soit le
prix, finira cependant par apparaître scandaleux en 1943 et l’arrêté instituant la libre bombance sera
rapporté.
(Audiat, 1946, p. 165)

	

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